Ce 8 octobre 2026, elle aurait eu 97 ans. C’est d’elle que me vient une bonne partie de ce que je sais en technique vocale. Dominique Merle était une professeure de chant à la technique vocale incomparable, d’une grande précision.
C’était une femme de grande exigence et qui ne souffrait pas l’à peu-près. Pas toujours commode, mais d’une grande générosité. J’ai eu la chance de profiter de ses cours pendant 8 ans.

Ses origines
Son père, Paul-Louis ( 10 juin 1901 – 6 janvier 1988) et son grand-père Jules Thiroloix étaient docteurs à Paris. Ces docteurs étaient très amis avec Sacha Guitry et tout son cercle. C’est ainsi que très jeune, Dominique a pu côtoyer Yvonne Printemps, Pierre Fresnay, Jean Anouilh. Tous ces artistes faisaient partie des familiers de la maison.
C’est donc tout naturellement qu’adolescente elle a participé à une pièce de Anouilh, « Antigone« , je crois.
Elle avait une grande admiration pour Yvonne Printemps, notamment pour son élégance. Est-ce elle qui lui a donné envie de chanter ? Toujours est-il, qu’elle a étudié le chant au Conservatoire et a eu son premier prix. Ce qui est drôle, c’est qu’elles avaient des voix à l’opposé l’une de l’autre.
Sa formation à la Scala

Elle est partie ensuite à la Scala de Milan pour parfaire sa formation. Elle est ainsi entrée dans la prodigieuse structure de formation créée par Toscanini : les Cadetti della Scala, aux alentours des années 1947-1955.
Arrivée là-bas, on lui a bien fait comprendre qu’elle ne savait rien du tout (malgré son 1er prix français). Mais surtout, le plus urgent, il fallait qu’elle perde son « horrible » accent français.
Pour cela, on lui a dit de se taire pendant trois mois et d’écouter. Ce qu’elle a fait !!! Elle montrait du doigt ce qu’elle voulait acheter… Elle qui venait d’arriver dans le pays, ça n’a pas dû être facile.
Mais elle était déterminée, car elle connaissait la valeur de ses professeurs. En particulier, Elvira de Hidalgo avait été la professeure de la Callas.
Quatre anecdotes qu’elle m’ a racontées :
- Elle était venue à son cours sans avoir noté les pulsations sur tous les temps. Étant avancée en solfège, elle ne pensait pas en avoir besoin. Sa professeure lui a balancé ses partitions à la figure en lui disant de revenir quand elle aurait fait le travail. Qu’ici, on n’était pas dans l’à-peu-près.
- Avec son chef d’orchestre, sans doute Toscanini, mais peut-être : elle déchiffre devant lui, en battant la mesure avec le bras. Il lui dit « Mais pour qui est-ce que vous battez la mesure ? Est-ce pour moi, je n’en a pas besoin. Si c’est pour vous, faites-le ainsi : » Et il lui montre de taper la pulsation sur son ventre.
- Elle avait été choisie pour chanter en soliste. Elles étaient deux parmi les finalistes. Juste avant d’entrer en scène, sa rivale vient lui chercher querelle. Elles en viennent aux mains et Dominique se retrouve la robe déchirée, un peu décoiffée. Elle ne se laisse pas démonter, attrape un châle pour camoufler sa robe et se présente sur scène pour sa prestation. L’enjeu était de taille, puisqu’elle chantait ce soir-là sous la direction de Toscanini.
- Comme elle était à la Scala à la grande époque de la Callas, elle a pu assister à diverses prestations de la grande Diva. Un jour elle ose l’aborder et lui poser la question : « Comment faites-vous pour ces beaux gestes lorsque vous chantez ? Est-ce que vous les répétez devant une glace ? » Sous le regard de la Callas à ce moment, elle s’est sentie devenir une bouse et la Callas lui a répondu : « Je fais ce que la musique me demande. »
Son parcours
Des revers de santé
Après ses brillantes études, sa carrière s’annonçait bien partie… Elle commençait les répétitions pour un rôle important quand elle a eu de graves problèmes de santé. Et malheureusement, ses soins ont nécessité une opération du ventre.
Pour une chanteuse lyrique comme Dominique à la voix bien puissante, le ventre est une partie du corps stratégique pour la respiration. Elle a dû recommencer toute une formation pour se réapproprier cet organe blessé. Elle qui avait une respiration généreuse naturellement a appris ainsi comment faire de façon consciente… Un plus pour la suite de sa vie professionnelle.
Elle réussit à revenir au niveau et obtient un contrat sur l’Opéra de Lyon, mais à nouveau son corps lui joue des tours ! Cette fois-ci, elle doit s’interrompre à cause de problèmes néphrétiques. Elle comprend alors qu’elle ne pourra jamais aborder ses contrats sereinement car ses problèmes de santé risquent d’être permanents. Elle doit dire adieu à ce pourquoi elle avait tellement consacré d’enthousiasme et d’énergie.
Mais elle a acquis un savoir immense sur la technique vocale, l’interprétation des partitions. Et surtout une grande exigence …

Sa vie lyonnaise
Tout son avenir est chamboulé. Elle rencontre Jacques Merle, qui par la suite devient directeur de la polyclinique de Rillieux (69). Ils ont tout de suite une fille, Virginie, mieux connue sous le nom de Frigide Barjot. Plus tard, un fils nait. Le couple finit par divorcer après une dizaine d’années de mariage ponctués de violences conjugales.
Parallèlement, Dominique devient professeure de chant. Notamment elle fait travailler les choristes de l’Opéra de Lyon. Le fait d’avoir ainsi un grand nombre d’élèves lui a permis de développer au mieux son savoir-faire de professeure. Elle a également travaillé au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, puis un peu au Centre de la Voix à Lyon.
Sa vie de professeure de chant
Le problème de Dominique – tout comme sa fille !!! – c’est qu’elle n’avait pas peur de dire tout haut – très, très haut même ! – ce qu’elle pensait. Et elle ne s’est vraiment pas fait des amis ! Notamment au CNSMD… Bref, elle s’est retrouvée un peu persona non grata dans plusieurs hauts-lieux de l’enseignement musical de Lyon.
J’ai pu lire, sur un article consacré à sa fille, que Dominique était une cantatrice ratée ! Qu’elle avait dû se contenter de quelques élèves en chant.
Combien cette personne médisante est loin du compte ! Dominique Merle était un professeur d’une très grande compétence. Elle jouissait d’une oreille très performante et savait très bien évaluer les capacités de ses élèves. Elle travaillait avec beaucoup de passion ! Même à 70 ans passés et quelques années de bouteille, elle continuait à se former, à se renseigner et à lire tout ce qu’elle trouvait sur le chant.
Sur la photo, la seule que j’ai avec elle, vous la voyez à l’issue d’un stage de chant… Regardez comme elle est heureuse ! nous avions passé une semaine à travailler chez elle.
Sans doute elle-même a dû être très frustrée de ne pas pouvoir mener une carrière d’envergure. Mais je ne pense pas qu’il existe un professeur sur la région qui soit aussi performant !
Sa destinée était vraiment d’être professeure, plus que cantatrice. Je pense que ça correspondait mieux à son besoin profond, qui était de s’occuper des gens. Et elle était très investie auprès de ses enfants et petits-enfants. Elle me parlait beaucoup d’eux, c’est pour cela que je peux dire qu’ils comptaient beaucoup pour eux.
Une carrière de cantatrice aurait exigé d’elle beaucoup de déplacements et peut-être n’y aurait-elle pas tant trouvé son compte
Mais surtout, merci au destin pour nous tous, ses élèves ! Elle s’est beaucoup investie auprès de ceux qui, comme moi, allaient devenir professeurs et chefs de chœur de façon à nous transmettre le savoir-faire inestimable puisé à la Scala de Milan, et auprès de tous ses élèves. Ceci pour qu’à notre tour, nous puissions faire de même. Et que dire de sa passion à transmettre le meilleur d’elle-même pour ceux qui devenaient chanteurs lyriques professionnels ou semi-pros !
Dominique nous a quittés en janvier 2009. Il n’y a pas une semaine où je ne pense à elle et où je la remercie de ce que j’ai appris auprès d’elle. Il y a eu des moments pas du tout faciles dans cet apprentissage ! C’était un personnage très haut en couleurs, qui exigeait un don total à son travail musical ! mais quelle excellence !
- Photo de l’Intérieur de la Scala de Milan par Greta T sur Unsplash
- Photo de Virginie Tellenne – par LudoVersailles89, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons
